Eva S. est dans la cuisine, elle fume une cigarette roulée. Cuisine chaleureuse, c’est le début de l’hiver. Il y a des bibelots partout. Deux grandes fleurs en plastique une rouge, une verte à paillettes, un flamant rose violet avec un jeu de miroirs faisant une profondeur violette infinie. Un poêle à pétrole chauffe la pièce. Le réfrigérateur fait du bruit. L’horloge aussi. Elle vit avec son mari qui ne peut pas supporter que cette horloge ne fonctionne pas. Elle n’a pas encore bien compris pourquoi il y tenait tant. Elle, ne tient pas à grand‑chose. Elle est triste et elle oublie (si quelque chose se casse). Pourtant, quand ça ne va pas (quand ses relations interpersonnelles deviennent si ennuyeuses et déprimantes — en fait manque de réciprocité —) elle achète des choses, on pourrait croire qu’elle achète des choses vaines mais non. Comme ils sont pauvres, elle achète des livres, des vêtements, des choses qu’elle a l’intention de garder longtemps. Ça (si elle les a gardés longtemps) on ne le saura que beaucoup plus tard, bien après la fin. Le dernier achat en date c’est un jogging jaune pâle acheté huit euros sur un site de vente de vêtements d’occasion. Ça fait quinze jours qu’elle attend que le colis arrive enfin. Elle l’avait acheté parce qu’une de ses amies avait autre chose à faire que la voir ce jour‑là. Maintenant ça paraît il y a une éternité. La cigarette finie, elle se lève pour aller aux toilettes, elle prend son café avec elle. Alors qu’elle fait pipi elle recalcule ce qui lui reste pour le mois. Ce qu’elle calcule c’est moins ce qui reste pour acheter à manger ou payer les mensualités diverses, que jusqu’où elle peut aller dans les achats inutiles : vêtements, cosmétiques, pâtes d’oléagineuses diverses, fruits exotiques, verres au bar, dîners au restaurant, ameublement, décoration, culottes de règles et comment choisir entre ces achats. La pauvreté ne permet pas l’épargne. La survie ne dépend pas de la quantité de nourriture. La survie, entendue comme continuation possible dans une situation de survivance alors même que la vie bonne est menacée, ne dépend pas non plus d’une capacité parfaite à payer traites et mensualités. Au contraire, elle consiste à identifier de quoi il est possible de se passer, quelles factures peuvent ne pas être payées sans que ça occasionne trop de conséquences et à partir de l’argent qui reste : définir ce qui est essentiel au bien‑être. Elle a choisi : pas de chauffage central, mais des chauffages d’appoint, un dans la pièce à vivre, un dans la chambre, un dans la salle de bain. Tous, éteints quand la maison est quittée. Facture d’eau, taxe d’habitation, impayés permanents. Les impôts finissent en saisie sur salaire et il est interdit de couper l’eau en France — si on cherche pourquoi, on trouvera un texte de Duras qui décrit la mort d’une famille française à laquelle l’eau avait été coupée dans les années soixante, la mort par insalubrité en un mois — la facture d’électricité il faut la réduire au minimum, bien en dessous des recommandations du fournisseur, même si la régularisation de juillet représente quasiment le loyer, au mois de juillet il fait beau, c’est les vacances. À partir du quinze du mois, les liquidités sont quasiment épuisées, c’est là qu’il faut commencer à faire des notes si possible, à réduire ses sorties. Le salaire du mari arrivant autour du vingt‑huit, ça donne une dizaine de jours de privation, mais les quinze précédents ont représenté juste assez de vie bonne, des amies ont été rejointes au bar, de la bonne nourriture a été mangée, et pour les dix jours suivants dans son cas ce qu’il reste à défaut d’argent c’est le temps qu’il fait, le temps qui passe, l’art, la littérature et les chattes. Voilà à quoi elle songe, ce cinq du mois — le jour des allocations — alors qu’elle pisse. Elle sort des toilettes en prenant soin de refermer l’abattant. Elle se sert un autre café, roule une autre cigarette et appelle une de ses amies.